Regarder l’invisible
Le Big-Bang, la croissance de l’univers
Sentir l’imperceptible
Les phéromones, les électrons dans l’air
Entendre l’inaudible
Les messages du vent, les plaintes de la terre
Toucher l’incoercible
Le carmin de l'été, la pâleur de l'hiver
Goûter l’insipide…

Ecrire, c’est tendre un fil entre le monde et l’indicible.








5 – Rester sans voix (Arthur)




‘‘Cela faisait deux ans qu’Antoine ne parlait plus.
Quelques mots, tout au plus. L’alimentaire, le minimum vital. Bonjour. Merci. Au revoir. Parfois même quelques jurons en tirade: Merde, chié, con ! Ou bien, sa favorite : putain de bordel à queue ! L’incontournable, donc, mais un langage plus structuré, avec des phrases construites, sujet, verbe, complément, plus une trace. Ce n’était pas qu’il le faisait sciemment, c’était juste que ça ne voulait pas. Que ça ne voulait plus… Après l’accident qu’avait subi Lucie, sa fille, il s’était enferré dans ce profond mutisme et s’abrutissait de travail jusqu’à l’épuisement plutôt que de parler.
Une situation qui avait fini par inquiéter passablement son épouse.
Marion et lui étaient mariés depuis bientôt vingt ans. Il existait entre eux une complicité très forte, des liens solides qui leur avaient permis jusque-là de surmonter ensemble les accidents de la vie. Leur couple allait-il sortir indemne de celui-ci ? Marion n’en était pas si sûre. Quant à Antoine, il paraissait s’en moquer comme de l’an quarante.
Leur mariage avait été solide jusqu’ici, mais depuis l’accident de leur fille, la vie de famille n’apparaissait plus à Antoine que comme un champ de ruines. La vision qu’il en avait, en tous les cas, ne se résumait plus qu’à ces quelques sinistres images, celles-là même qui lui interdisaient l’usage de la parole, depuis qu’elles s’étaient imprimées, rémanentes, sur le fond de ses rétines.
La première, une nuit d’hiver, une sortie de boîte, un clampin au guidon d’une moto puissante, un gosse beaucoup trop éméché pour ses dons nyctalopes, et sa fille à l'arrière.
La seconde, une route de campagne, la vitesse trop élevée à l’abord d’un virage, le verglas, et bientôt l’accident.
La suivante, l’éjection à des dizaines de mètres, la violence du choc, des papiers dispersés sur la route, et quelques gouttes de sang sur le blanc de la neige.
Puis cette autre, les néons des urgences, les odeurs d’hôpital, la porte du service de réanimation, et la mine défaite du chirurgien à la sortie du bloc.
Et celle-ci où Lucie, mollement assise dans son fauteuil roulant, imprime à ce dernier des mouvements saccadés de son pouce malhabile sur la manette de commande, et son regard qui n’est plus que le fantôme de celui qu’elle avait. Ce teint blême qu’elle arbore, cliché radiologique, photo d’ectoplasme sur fond de brouillard londonien, avec moins de contrastes.
Cette dernière, Marion la coiffant le matin, lui dessinant les lèvres avec un peu de rouge, et l’effet résultant, tâche de sang sur la neige, source d’un nouveau vertige.
Pourtant, et Marion le savait bien, la situation n’était pas aussi noire. Les progrès de Lucie avait été immenses. En dépit des diagnostics réservés de l’équipe médicale au lendemain de l’accident, elle avait retrouvé, en peu de temps finalement, une partie des facultés de ses membres supérieurs. Elle commençait même à percevoir par instant quelques picotements dans les jambes.
D’ailleurs, là n’était pas l’essentiel. L’essentiel se trouvait dans l’éclat de ses grands yeux turquoise, qui portaient, pour qui voulait bien les croiser, une formidable envie de croquer dans la vie. Mais cette lueur d’espoir, cette étincelle, Antoine ne pouvait pas la voir. Il croyait sa fille à jamais de l’autre côté de l’abyme, celui qui sépare le néant de l'infinitésimal, alors qu’elle s’accrochait au fil ténu qui la ramènerait un jour du côté de la vie.
Face à cette épreuve, Marion avait voulu venir en aide de son mari en l’invitant à rencontrer un psy. Bien sûr, au début, il avait refusé. Dans sa famille, on ne consulte pas un médecin avant de risquer la mort. Encore moins pour la tête… Mais devant l’insistance de son épouse, il avait fini par accepter, tout du moins donner le change, histoire de la faire taire.
Il ne voyait pas en quoi une thérapie pouvait lui être utile. Ce n’était pas lui le plus à plaindre, en de telles circonstances. Il ne voyait pas non plus ce qu’il aurait bien pu lui dire, à ce foutu toubib ? Qu’il n’avait plus la force de voir Lucie traverser l’existence sans vraiment l’habiter ? Qu’il ne trouvait pas pour autant le courage de l’aider à s’en sortir ? Qu’il passait des nuits entières en insomnies destructrices, à sangloter sur lui-même de n’avoir pu rien faire alors pour éviter le drame, à gémir comme un lâche de ne pas savoir, depuis, quelle conduite tenir ?
Il n’attendait rien de ses entretiens avec un psychiatre, d’autant que celui qui lui avait dégoté Marion était plutôt étrange. Le médecin se disait par exemple absolument débordé, justifiant en cela un délai de plusieurs semaines entre deux rendez-vous, alors qu’Antoine n’avait jamais croisé personne à son cabinet. Pas un chat, aussi bien dans la salle d’attente que dans les parties communes de l’immeuble.
Son cabinet, cela ne s’invente pas, était situé « rue de la chèvre qui danse », à l’autre bout de la ville. A une adresse pareille, Antoine aurait marqué moins d’étonnement si le psy avait été une femme avec un prénom plus chantant. Chimène, Elvire ou même Esméralda ? Mais non, le praticien était un homme, il n’avait rien d’une belle tzigane. En dépit de son nom, l’homme n’avait rien non plus d’un enchanteur. Il s’appelait Arthur Merlin, et se faisait appeler Monsieur Merlin, mais n’était doté d’aucun pouvoir magique, ne portait même pas barbe blanche. Peu loquace et d’un physique ingrat, le médecin n’invitait pas non plus aux épanchements ou à la confidence, ce dont, de toutes les façons, Antoine était bien incapable.
Monsieur Merlin, aussi peu amène était-il, n’en était pas moins un thérapeute de valeur. Ainsi, après une séance durant laquelle il n’avait écouté que les silences de ce cas atypique, avait-il décidé de la méthode lui paraissant être la mieux adaptée à la situation. La technique qu’il utilisa avec Antoine était d’une simplicité telle, qu’il était permis de douter de son efficacité.
Arthur Merlin proposait à son patient de courtes listes de mots. Une liste par séance. Une simple énumération, un inventaire à la Prévert, en face desquels Antoine devait y accoler les siens en réponse, juste par association d’idée : Parallaxe ? Lançait-il. Et Thomas, sans réfléchir, répondait Décentralisation… Saperlipopette, continuait-il, auquel Antoine décochait du tac au tac : Epistolaire. Revolver ? Ubiquité… et ainsi de suite, jusqu’à ce que la liste fut entièrement passée.
Rosée ? Potron-minet… Patrie ? Frangipane… Fantômette ? Angel…
Antoine considérait tout cela comme un bavardage parfaitement inutile mais s’y prêtait par jeu.
Il répliquait très vite et sans aucune logique, persuadé qu’il n’y avait, à répondre avec sérieux, aucun espoir de mieux appréhender un jour, et donc de voir s’améliorer, son épineux problème de communication. En réalité, il était intimement convaincu que rien ne sortirait jamais de ces amphigouris.
Le thérapeute et son client se rencontraient au rythme peu soutenu d’une fois toutes les cinq à six semaines. Même en tenant compte du temps passé en salle d’attente, la visite durait moins d’un quart-heure. Une autre preuve, s’il en était besoin que tout ceci ne mènerait à rien. Dans un logement vieillot, maintenu dans la pénombre, la lumière extérieure pénétrant difficilement à travers les persiennes des volets toujours clos, monsieur Merlin criblait Antoine de mots comme un fusil chargé de chevrotines.
Allongé sur un divan de velours rouge, Antoine regardait au plafond un ventilateur poussif brasser l’air dans un bruit de ferraille. A chacune des salves d’Arthur Merlin, Antoine répliquait de façon mécanique, avec le moins de réflexion possible, s’obligeant à répondre avant que les pales du plafonnier n’aient pu faire une révolution complète. Il entendait alors le médecin griffonner dans son dos, à même son carnet d’ordonnances qu’il utilisait comme un carnet de notes, la réponse qu’Antoine venait de lui donner.
A la fin de la séance, le médecin lui remettait la liste en face de laquelle il avait annoté ses réponses. Jamais Antoine n’eut droit à la moindre explication, jamais ne fut suivi un autre protocole.
Merlin fournissait un répertoire de noms, communs ou propres, Antoine lui offrait les siens en retour. Le toubib gardait la copie carbone de l’ordonnance pour lui, et tendait l’original à Antoine, afin que celui-ci puisse la relire si l’envie lui en prenait.
Leurs échanges se cantonnaient à cette bienséance.
En réalité, durant leurs premiers entretiens, Antoine attendait simplement que le praticien mette fin à la discussion en se levant de sa chaise, qu’il lui lâche son « fini pour aujourd’hui » pour décamper enfin, et retourner à ses fourneaux sans demander son reste. Antoine quittait Monsieur Merlin sans l’ombre d’un regret, désireux d’oublier au plus vite cet étrange bonhomme, son air chafouin, ses yeux piqués de multiples tâches jaunes – un xanthélasma, avait-t-il distillé un jour dans l’un de ses inventaires, auquel Antoine s’était empressé de répondre Citroën, avant d’en vérifier le sens dans le dictionnaire dès son retour chez lui.
Chaque mois, à peine avait-il refermé la porte derrière lui, qu’Antoine descendait les escaliers en trombe, le corps parcouru de frissons.
Sur le trajet du retour, il imaginait Merlin, resté seul dans son bureau, prendre l’ordonnance fraîchement noircie, en faire une boulette, bien compacte, bien ronde, et viser la poubelle comme d’autres auraient tenté un panier à trois points sur un terrain basket. Quelle autre utilité aurait-il pu en avoir, puisque Antoine s’était efforcé de donner les réponses les plus improbables, les plus aléatoires, les moins révélatrices ?
De séance en séance, Antoine s’était de plus en plus piqué au jeu et finissait par attendre les rendez-vous chez ce fameux Merlin avec une certaine impatience. Comme s’il avait été accro, il attendait leur prochaine rencontre pour s’enquérir de sa nouvelle série de mots. De retour chez lui, il consultait les propositions de Merlin pendant des heures, vérifiait la définition d’un terme qu’il ne connaissait pas, ou l’orthographe d’un autre, cherchait quel sens caché pouvait bien ressortir de l’une de ses réponses.
Peu à peu, de voir ces mots comme s’ils constituaient un ensemble, il avait fini par se dire qu’il pouvait peut être en faire un autre usage. C’est arrivé un soir, tandis qu’il terminait les comptes du restaurant, dans le petit bureau qui jouxte son office. Pris d’une sorte de frénésie irrépressible, il avait ressorti toutes les ordonnances, les avait consultées pour goûter une nouvelle fois au plaisir de répondre à toutes ces définitions que Monsieur Merlin lui avait assénées au cours de leurs parties de ping-pong verbal.
Sur une page vierge, il nota, calligraphiées avec le plus grand soin, quelques phrases qui lui vinrent de ce vocable hétéroclite.
- Ce débile de Billy deale des billes.
- Arrête de buffer.
- Bons becs de Nékouba, Tabarnac !
Cette autre, encore, dont la profondeur hautement philosophique le laissa plus que pantois, à la relecture :
- Faut pas pousser mémé dans les orties, surtout si elle a pas de culotte, ça pique…
Revenant sur ses listes, regardant tous ces mots regroupés comme s’ils ne devaient former qu’un tout, il vit mentalement se créer des images. Elles arrivèrent d’abords par bribes, diffuses, comme des photos un peu surexposées. Puis, petit à petit, elles devinrent plus nettes, s’affirmèrent, se matérialisèrent. Quelques instantanés, absolument statiques, certes, mais bien différents de ceux qui, à jamais incrustés au creux de sa mémoire, l’empêchaient de penser, de vivre, de parler, depuis le jour où Lucie avait subi cet accident.
Sur ces instantanés, sur ces images qui offraient le décor, l’ambiance générale, différents personnages finirent par éclore. Un premier, puis un autre, et encore un troisième. Ils étaient d’abord seulement là, sans trait de caractère, sans rôle bien défini, sans mouvement dans l’espace. Mais quelques mots encore, judicieusement sélectionnés dans l’une des listes, et ils se mirent à s’animer, à vivre, à dialoguer ensemble. Si bien que, de fil en aiguille, toute la vie, toutes les relations entre ces personnages avait fini par s’imposer à lui.
Sans vraiment le décider, Antoine consigna leur histoire. Matin après matin, lui le cuisinier bougon, introverti, ravagé par les aléas de sa vie, il se mit à écrire. De phonèmes en phonèmes pour construire les mots, de mots en mots pour structurer les phrases, de phrases en phrases pour élaborer des textes, il écrivit ce que les listes du médecin lui avaient inspiré.
Pour chacune des ordonnances du psychiatre, il rédigea un texte.
Après quelques mois, Antoine ne parlait toujours pas, mais une voie parlait de nouveau à l’intérieur de sa tête. Il savait l’écouter et consignait sur le papier les paroles que cette voie lui dictait.
On peut même aller jusqu’à dire qu’il appréciait de s’adonner en secret à cet exercice, absolument nouveau pour lui. S’il avait pu parler, ses louanges envers les méthodes de Monsieur Merlin auraient dithyrambiques, mais comme ses progrès n’avaient pas encore eu de conséquences sur ses capacités orales, Arthur Merlin n’en a jamais rien su.
Ce dernier poursuivait obstinément ses exercices d’association d’idées. Antoine, toujours muet, continuait de le consulter, venant chercher son dû, nourrissant son imaginaire d’une nouvelle série de mots, d’une fournée inédite qui deviendrait bientôt le levain de son prochain récit.’’



***


Les autres avaient respecté ma lecture, me laissant terminer sans faire un commentaire. Mais à peine m’étais-je arrêté que tous se mirent à s’époumoner, transformant nos débats en une cacophonie sans nom.
Une sorte de foire d’empoigne dans laquelle chacun haussa le ton pour mieux se faire entendre, mais où personne ne s’écoutait, au bout du compte.
Choisir, parmi nos cinq propositions, celle que nous pourrions poursuivre ne semblait pas être une affaire si simple, et la discussion nécessitait, chacun finit par en convenir, que l’on fît preuve d’une certaine rigueur, que l’on se soumît à un minimum de règles. Et qui disait règles, disait arbitre, fonction à laquelle, à l’unanimité et sans que je puisse émettre une quelconque objection, les autres me nommèrent.
Une fois de plus, dirais-je, ayant assumé cette fonction à de nombreuses reprises dans nos parties de jeux de rôles, je devenais donc maître de jeu, scribe de notre aventure anthologique et néanmoins sans prétention. Fort de mes nouvelles attributions, j’avais en premier lieu résumé les rares règles édictées lors de la mise en place de cette première séance. Je leur rappelais que nous avions convenu que chacun de nous proposât l’incipit d’une histoire, de les soumettre au vote pour n’en retenir qu’un, et par voie de conséquence d’éliminer les quatre autres.
Si une telle solution permettait notamment d’oublier très vite les entrées en matière les moins prometteuses, elle me paraissait néanmoins parfaitement abusive. Et je leur soumis une autre solution, que j’estimais plus équitable.
L’idée m’était venue au fil de nos lectures, et ma fonction nouvelle d’arbitre me poussa à leur suggérer cette nouvelle option.
Il n’y avait pas de raison, à mon sens, de ne sélectionner qu’une seule de nos histoires et d’éliminer ainsi les autres, dans une pâle reproduction des plus mauvaises émissions de télé-réalité dont la platitude des scénarios rend nos cerveaux disponibles à toute autre activité que de se fader cette soupe entre deux coupures de pub...
Je leur proposais donc de ne pas retenir une seule histoire parmi nos cinq propositions, mais bien au contraire de toutes les prolonger.
Car chacun de ces récits, maintenant qu’ils existaient, méritait à mon sens d’être poursuivi. Nul ne pouvait à ce stade être sûr de savoir ce qui en sortirait.
Chacun de nous se devait de porter le plus longtemps possible les personnages qu’il avait mis en scène.
Aussi, soumis-je à mes coauteurs cette ambition nouvelle : Que nous poursuivions tous notre récit, que nous fassions vivre notre intrigue, d’une séance à l’autre, enrichissant nos portraits, nos descriptions, nos décors de telle sorte que nos personnages deviennent des personnes, rendant possible leur appartenance au monde réel.
Par ailleurs, et pour l’intérêt de nos rencontres, il me semblait également judicieux de ne pas en rester au seul registre des récits de fiction. En complément des nouvelles, qui nous plongeaient dans les imaginaires de chacun de nous, j’avais l’intention d’apporter un regard critique sur ces univers ainsi explorés afin de les mettre en parallèle avec nos propres vécus, avec notre propre histoire.
Je voyais en cela matière intéressante : à démêler la pelote des fils tendus entre nos récits et nos différents vécus, nous réussirions peut-être à proposer une réflexion intéressante sur ce qui, issu de la réalité, se retrouvait dans nos pages, et à l’inverse ce qui, de notre imagination posée sur le papier, pouvait être susceptible d’avoir une influence sur nos relations, nos façons d’être, nos vies au quotidien.
Je leur proposais donc, pour ma contribution, d’en finir dès la séance prochaine avec le sort de mon cuisinier bougon pour ne plus me concentrer que sur les seuls commentaires de leurs propres écrits.
Ma contribution consisterait dès lors à traiter des effets de trompe-l’œil dans la perspective qu’ils forment, en tant qu’auteurs, avec leurs personnages.
J’avais surtout pour ambition, au bout du compte, de faire que nos efforts de rédaction nous conduisent, plutôt qu’à une courte nouvelle, à un roman plus élaboré, fait de nos récits de fiction entremêlés les uns aux autres, tissés sur la trame de nos vies, roman dont l’un des thèmes principaux serait une réflexion de groupe quant à l’influence du quotidien d’un écrivain sur son travail, sur son style, sur son inspiration.
Je leur expliquais qu’au fil de nos rencontres, eux pourraient poursuivre leurs histoires, et apporter un chapitre de plus à chacun de nos rendez-vous, les uns et les autres venant rajouter leurs ingrédients comme on superpose une couche supplémentaire de pâtes, de sauce tomate, de sauce béchamel ou de fromage râpé à un plat de lasagnes. Je tentais de les convaincre que, pour ma part, j’en assurerai l’assemblage et me chargerai de l’assaisonnement avant de passer au four.
Leur soumettant cette idée, je ranimais le feu de nos échanges. Jamais je n’avais imaginé être capable de susciter un tel charivari.
Dans le brouhaha, on entendait pêle-mêle des reproches assez verts sur le tour que je leur jouais, mais aussi des remerciements pour initier une telle entreprise, pour proposer une solution qui permît de bonifier le travail de tous.
Antoine semblait embarrassé, pour le moins, les filles partagées, bien que plus enthousiastes, mais formulant toutefois quelques griefs. Quant à Thomas, il était amusé, reconnaissant dans mes propos, je le cite, « l’esprit d’initiative, le désir de partage, mais aussi la patte de fin stratège de son ami de longue date ».
Comment ne m’avait-il pas vu venir, lui qui me connaissait depuis si longtemps ? Il lui était évident, à posteriori, que je ne pouvais rester sur le thème trop basique de l’écriture collective. Je me devais de proposer quelque chose d’un peu plus ambitieux.
Que j’impose cette solution, que j’abuse de mon rôle de maître du jeu pour forcer leur décision, cela aussi me fut reproché.
C’était d’ailleurs le principal reproche que chacun formulait à sa manière :
- Tu nous forces la main, tu n’as pas le droit de nous mettre ainsi devant le fait accompli…
Julie alla même plus loin :
- Finalement, on va devenir tes nègres ! On apporte la matière, et toi tu fédères, tu supervises et tu tires les marrons du feu.
- Tu as une notion bien capitaliste du travail d’écriture, ajouta même Marion en riant.
Malgré les griefs, tous étaient déjà enthousiastes à l’idée d’oublier les parties de jeux de rôles pour participer à la rédaction d’un roman collectif, et tous pensaient aussi que le thème ainsi modifié pouvait être riche d’enseignements. Aucun ne doutait que l’aventure pût apporter son lot de rebondissements.
Bref, ils étaient conquis. Sauf Antoine, qui boudait copieusement. Après s’en être pris directement à moi en me disant ce qu’il avait sur le cœur, il s’était refermé comme une huître.
Il avait fini par s’éteindre, une vraie cité balnéaire un soir d’hiver. La tâche lui paraissait sûrement insurmontable. « Ecrire un petit bout d’histoire, passe encore, mais comment veux-tu qu’on tienne dans la longueur ? D’autant qu’aucun de nous n’est vraiment littéraire… Et encore, je ne te parle même pas des problèmes d’inspiration, je n’ai aucune de la façon don on doit s’y prendre pour activer les sources de l’imagination, pour faire qu’ensuite elle ne se tarisse pas d’elle-même…»
Voilà les questions qu’il se posait, qu’il tournait et retournait dans sa tête, convaincu que même si on lui fournissait la clé, il ne réussirait pas à démarrer la machine.
Nous fîmes en sorte de le rassurer, sans grand résultat, puis nous nous quittâmes, tard dans la nuit, avec pour instruction de poursuivre nos nouvelles en développant le caractère d’un nouveau personnage à chacune de nos rencontres à venir.


***


Notes prises en séance :

Nous avons tous choisi de garder notre vrai nom pour les personnages que nous allons jouer dans les histoires des autres, sauf Julie qui préfère, semble-t-il, rester incognito. Nous la retrouverons donc sous les traits de Lucie dans les récits de chacun.


***

Aucun commentaire: